...doit donc être mis en garde chez sa mamie de Talant, ma Maman et Benjamin le fils de mon compagnon, âgé de 9 ans, est plus qu’influencé pour rester chez sa maman, l’ex-femme de Philippe, que je nommerai Sophie. Il refuse et préfère nous accompagner malgré le peu de disponibilité dont nous disposerons. Il nous promet de s’occuper seul moyennant quelques promenades sur la plage. Afin d’éviter toute injustice et de ne pas sentir l’absence de Niels, je décide de l’emmener avec nous. Nous prenons donc la décision de partir le samedi dans la nuit, à la très fraîche, afin d’éviter la lourdeur et la longueur du voyage aux enfants, comme à l’habitude. Quelques jours avant ce départ peu enjoué Philippe emmène sa voiture en révision. Les techniciens notent un fâcheux problème au démarreur, et ne peuvent nous promettre la nouvelle pièce de rechange avant le samedi après-midi. Nous nous concertons. Nous ne pouvons être absents que 3 jours, incluant le week-end à cause de nos boulots respectifs. Je pense utiliser ma voiture, mais elle consomme pas mal et le trajet nous coûte déjà suffisamment, de plus, elle est moins confortable. Je discute de ces déboires avec Maman qui, pour nous éviter toute peine, nous propose gentiment sa voiture, une Opel Astra bien agréable. Le vendredi, nous commençons les préparatifs, Violette, la fille de mon ami, intervient et nous demande de reporter notre séjour au week-end prochain afin qu’elle puisse nous accompagner. Mais Philippe avait déjà suffisamment retardé notre visite que sa Maman attendait avec impatience. Donc tant pis pour Violette, elle n’a pas obtenu gain de cause. De plus, Philippe la considère assez grande pour gérer seule ce week-end, elle a en effet plus de 17 ans.

Le samedi 21 février nous nous réveillons donc péniblement à 3h15, pour décoller vers 4 heures. Je suis heureuse de ce week-end, malgré les tristes raisons qui nous poussent à partir, heureuse d’être en compagnie de notre petite famille durant 3 belles journées. Comme à l’accoutumée, nous nous répartissons le voyage, je commence à conduire pendant que Philippe poursuit sa nuit, sa main chaude sur ma cuisse dans une nuit froide. Au bout de deux petites heures, le jour commence à se lever à l’horizon, la voiturée est silencieuse et endormie, je m’engage sur la sortie de l’autoroute en direction de Montargis. Avant de franchir le péage, Philippe ouvre un œil et me demande si je veux qu’il me remplace. Têtue et en forme, je refuse, pensant faire l’échange à Orléans. Il me caresse amoureusement, et referme les yeux. Puis je me réveille dans un lit, Maman à mes côtés me demandant si je sais où je suis. A ma surprise, elle me répond que je suis dans un hôpital à Montargis. Je comprends que nous avons eu un accident, elle acquiesce, grave? Oui ! Je la questionne tout de suite sur Philippe, elle me fait comprendre avec ses mots qu’il n’est plus là. Je réitère mon inquiétude concernant Niels, elle réutilise la même phrase. A ce moment je me souviens que c’est moi qui conduisais, je suis prise d’une panique silencieuse, me suis-je endormie? Suis-je responsable ? Je n’en avais pas la moindre idée, pas l’once d’un souvenir. Elle me rassure instantanément et me résume l’accident. Je pense qu’elle ne veut pas me heurter, vu ma situation elle doit vouloir me protéger. Il m’aura fallu une semaine pour finalement en convenir, grâce à la venue d’un officier de police qui venait prendre ma déposition, déposition silencieuse elle aussi. Il m’explique à son tour les grandes lignes de l’accident. Il était 6h30, je roulais sur la nationale à deux voies qui mène à Montargis, à une vitesse d’environ 100 Km/h, je m’engageais sur une longue courbe. Dans le sens inverse, une voiture, comptant elle aussi 4 personnes, était en train de doubler un camion, malgré la ligne blanche tracée sur le bitume. Le camionneur a tout fait pour éviter la collision fatale. Une seconde, il aura fallu une seconde pour que toute ma vie, toutes nos vies basculent dans l’horreur. Deux voitures qui se percutent à 100 à l’heure c’est impardonnable, irréparable. Une seconde, cette seconde que l’on aurait pu éviter à maintes occasions, mais non, cette seconde était la nôtre, cet éclair foudroyant était pour nous en ce 21 février 1998.

J’ai appris ultérieurement que Benjamin avait été transporté par hélicoptère à Tours, dans le coma et dans un état lamentable sur lequel les médecins ne voulaient pas se prononcer. Baptême de l’air mémorable... J’ai appris aussi, je n’ai fait qu’apprendre par les mots des autres toute cette période, que les secours avaient mis une heure trente à me désincarcérer de la voiture, que dis-je de la voiture, des débris de métal. J’ai appris aussi que je suis restée treize heures en salle d’opération avant que ma famille soit rassurée sur mon état physique. Personne ne voulait prendre les paris sur mon état psychologique. Quand Maman devait déplorablement résumer ce choc effroyable, elle disait que j’étais cassée de partout, de l’intérieur comme de l’extérieur, de la tête aux pieds, sauf des bras et des épaules. Je m’épargnerai là le listing de tous les fracas.

Il aura fallu une semaine pour obtenir le feu vert, qui restait inlassablement rouge ou orange, pour un rapatriement sur Dijon, à l’Hôpital Général où le chirurgien a dû à nouveau consolider certaines de mes fractures. Mes souvenirs de cette période me reviennent par bribes. Quelques personnes, quelques mots, quelques odeurs, quelques images, quelques souffrances physiques demeurent dans mon esprit. Sous perfusion, sous une douleur psychologique et sentimentale atroce, sous morphine pour supporter la douleur physique, donc dans un état comateux, j’ai plus d’une raison valable à ces trous salvateurs de ma mémoire.

Ma vie a réellement repris un cours, aussi tragique soit-il, le 9 mars, jour où j’ai à nouveau été transférée, dans un centre de rééducation cette fois-ci. Mon esprit a pris conscience de toute cette piteuse réalité à cet instant précis. Bien que difficilement, ma mémoire a retrouvé sa fonction et mon cerveau s’est appliqué à ma reconstruction.