Mon sourire les gêne, il n’est pas normal de montrer du plaisir à vivre dans une telle situation. Et j’ai eu parfois honte de ne pas toujours être triste, alors que tout le monde s’attendait à me voir en larmes, honte de les gêner dans leur attente, de les troubler dans leurs convictions. Je ne culpabilise plus, car je sais le travail que j’ai fourni pour parvenir à ce début de sérénité. Et j’apprends peu à peu à me moquer du jugement des autres. Peu importe qu’ils ne me comprennent pas ou n’acceptent pas ma joie, l’important est que je m’en sorte. Je ne fais de mal à personne en cherchant à redécouvrir la gaieté. Ceux qui sont heurtés le sont uniquement par eux-mêmes, par l’engrenage rigide de leurs convictions, de leurs croyances. Je me remémore, soudainement, lorsque j’étais plus jeune. Je venais à peine de perdre mon Père. Non, je ne l’ai pas perdu, il a décidé de partir de lui-même. J’étais alors passée voir une amie, j’étais vêtue d’un jean et d’un sweat rouge. La maman de mon amie m’a reproché, ce jour là, le choix de la couleur de mes vêtements. Porter du rouge une semaine après un décès, cela ne se faisait pas. Cette femme se prétend croyante, elle va à la messe de minuit pour chaque Noël et respecte certains rites, certaines obligations catholiques... En quoi la couleur de mon pull allait-elle heurter mon Père ou un Dieu quelconque ? Selon les religions, cette teinte peut être imposée lors d’un enterrement. Alors où est la vérité ? Qui a raison? Qui peut se permettre de juger cette couleur des plus naturelles ? Parallèlement, le port d’un pull rouge n’allait pas me rapprocher de mon Père. Ce n’est donc pas moi qui ai heurté cette femme, c’est elle-même qui s’est heurtée, par ses convictions arrêtées, qui l’enferment dans des réactions négatives et stupides. On se rend coupable par habitude, afin de se conformer aux règles de la société à laquelle on appartient. Et la culpabilité fait souffrir inutilement. Ceci n’est pas une simple remarque lancée après quelques jours de réflexion, je le sais pour avoir souffert pendant près de 20 ans des actes incestueux de mon grand-père, à cause de ma jeunesse d’esprit et de mon ignorance. Cette culpabilité a régi toute ma vie. Je culpabilise aussi de moins en moins de la souffrance des autres, car je sais désormais qu’on se crée sa propre souffrance, et je ne veux pas en souffrir moi-même. A moins que j’ai un fond mauvais et que j’engendre du mal consciemment. Mais le problème des gens qui souffrent est qu’ils ont trop souvent tendance à faire culpabiliser l’autre. Il est tellement plus simple de mettre toute la faute sur le dos des autres, de regarder chez le voisin avant de regarder chez soi, de s’exonérer de ses faiblesses en accusant l’autre de nos propres maux. Par chance et par travail, par réflexion, je n’ai pas se caractère. Je pourrais, à l’extrême limite, en vouloir au conducteur de la voiture qui a fait périr mon bonheur, mais la douleur qui s’en suit n’est imputable à personne, sauf à moi-même. Je pourrais continuer de lui en vouloir et donc continuer de souffrir, mais où est l’intérêt de souffrir à jamais ? La plus odieuse des vengeances ne supprimerait pas l’absence de mes amours, et la douleur qu’elle engendre. Donc il faut bien chercher le remède ailleurs. Et je l’ai trouvé en moi. Non pas que je m’accuse de quoi que ce soit, mais je cherche en moi la réponse à mes peines, car moi seule suis capable d’agir sur moi, de façon efficace et profonde. Qui d’autre que moi peut agir sur mes pensées, sur mon esprit? Un gourou, un philosophe ? Ils ont leur façon de penser, leur propre esprit et leurs propres convictions. Les suivre ne répondrait pas à mes questions, n’atténuerait pas mes douleurs, car nous sommes tous différents, uniques, avec un rythme, des capacités, des interrogations, un passé qui nous sont propres.

Un autre point, aujourd’hui, me semble important, il concerne encore la tristesse. Je me suis déjà posée la question de savoir pourquoi j’étais triste. Je ne l’ai jamais noté, et la réponse me frappe encore aujourd’hui, comme-ci cette idée avait peur que je l’oublie. J’ai maintes fois remarqué que j’étais triste égoïstement. Combien de larmes ai-je vraiment versées pour Philippe et pour Niels ? Trop peu, en effet. J’ai principalement pleuré sur mon sort. Leur présence me manquait, donc j’étais triste. Triste de ne plus pouvoir les embrasser, leur tenir la main, triste qu’ils ne puissent plus me consoler, m’aimer, rire avec moi. Triste de ne plus avoir mes repères, les cibles de mes sentiments. Mais trop rares sont les fois où j’ai pleuré pour eux, où j’étais inquiète de leur sort, où j’étais triste de les imaginer souffrir, car désormais sans leur corps, ou même que leur corps ait souffert dans l’accident ou que leur esprit souffre de ne plus vivre, ou de ne plus être avec moi, ou bien encore de nous voir souffrir. Cela m’est arrivé d’imaginer horriblement qu’ils aient pu souffrir (bien que les médecins m’aient confirmé l’inverse, leur corps n’ayant pas été heurté, ayant subi le coup du lapin de façon irrémédiable et instantanée du fait qu’ils dormaient.), ou qu’ils souffrent encore. Cette tristesse là me semble honorable, altruiste, digne d’un amour pur. Et je l’ai, à ma grande satisfaction, déjà ressentie bien plus d’une fois. Mais la tristesse égoïste m’apparaît déplorable, presque inutile. Je dis presque, car elle est tout de même légitime, du moins au début, quand on la découvre et qu’on la subit pour la première fois. Mais elle ne peut ni ne doit perdurer. Sinon, cela devient de la flagellation, de l’égoïsme destructeur.