Sur toute la première partie de l’autoroute jusqu’à la sortie de Montargis, je suis agréablement surprise de me sentir bien. Il faut dire que j’ai appris une chose, qui est de ne plus utiliser mon imagination pour me faire souffrir. A aucun moment, même une demi-heure avant de prendre la voiture, je ne me suis visualisée sur cette route, je ne me suis imaginée à la Faute sur Mer. Une seule fois, avant hier matin, j’ai compris les conséquences de cette démarche. Je n’ai rien visualisé, j’ai juste compris que j’allais supprimer tout espoir, peut-être définitivement. Mais quelle violence cela requiert. Je sors de l’autoroute, je prends la direction d’Orléans. L’oppression commence, les larmes coulent, les sanglots surgissent sans cesse. J’essaye de voir où l’accident a pu avoir lieu. Je le trouve par déduction, d’après toutes les explications que j’ai entendues. Aucune sensation, aucun rappel, aucun souvenir, aucune douleur autre que sentimentale. Je m’arrête après la courbe meurtrière, sur le bord de la route. Je ne m’arrête pas pour comprendre, ni pour me souvenir, je m’arrête car je craque complètement, je ne peux plus conduire, mes yeux font jaillir de telles larmes que je ne distingue plus la route. Je sanglote, je gémis et parle à voix haute. Je me dis que tout s’est arrêté ici, nous n’avons pas fait un mètre de plus. Je leur dis qu’aujourd’hui, j’atteindrai le but de notre voyage entamé et inachevé il y a un an. J’y arriverai, seule, mais j’y arriverai. Il pleut constamment, l’aire d’arrêt n’est pas large, car il n’est pas prévu à cet effet. Je décide donc de repartir pour éviter tout risque, bien que toujours en larmes. Le ciel ne cesse de pleurer, comme mon cœur. Je cherche des signes partout, à chaque instant. Ces signes d’espoir qui ne viendront pas, je le sais et je ne veux pas non plus qu’ils viennent, sinon, toute la violence que je subis, que je m’inflige, ne servirait à rien. Je respire fort, j’envoie un grand souffle contre le pare-brise qui me le renvoie aussitôt. Cet air frais qui me touche, je l’espère être un signe, un souffle céleste. Je regarde dans le rétroviseur à la recherche de l’image de Niels, comme avant. J’observe chaque parcelle de nature pour voir si deux personnes ne s’y promènent pas. Je contemple aussi les nuages pour voir si aucun ne prend une forme particulière, significative. Je suis tellement déçue, je ne vois rien, je ne sens rien et je sais, à contre-cœur, qu’il faut que je sois déçue. Je continue la route en sanglotant fort, toujours. J’arrive tout de même à me concentrer sur la route. Je reste attentive et roule doucement. Je ne veux pas m’arrêter. Pourquoi faire ? Craquer encore plus fort. Mais je ne pourrai pas repartir, car je ne m’arrêterai pas de pleurer. Continuer cette route, seule, quelle horreur, quelle douleur, c’est sans nom, sans mot. Mais cependant, il me faut le faire. Orléans me paraît si loin, inatteignable. Le temps est long, tellement long. J’ai l’impression que cette ville s’éloigne plus je me rapproche d’elle. J’ai beau rouler, je n’ai pas l’impression de manger des kilomètres. Vais-je réussir à l’atteindre ? Je pleure, je pleure, je pleure. Je m’imagine soudainement arriver chez Geneviève, dans cette petite ville où je ne suis allée qu’avec Niels et Philippe, où je n’aurais jamais cru venir seule. Je nous visualise en tête-à-tête avec Geneviève, à table, nous regardant en chiens de faïence, je tente de compenser le manque en fumant, en prenant un apéro, en mangeant. Mais rien n’y fait, le manque est là, l’absence est réelle. Je sais que la réalité sera différente, car Geneviève et moi discutons beaucoup, que l’on compensera le manque par notre présence à toutes les deux. Mais la douleur n’est pas finie, je n’estime pas avoir passé le plus dur en passant le lieu de l’accident. Il reste ma rencontre avec Geneviève, chez Geneviève, une promenade à la Faute-sur-Mer, seule, définitivement seule. Puis ma rencontre avec Rémi à la Rochelle. Le voir, lui aussi, sans Niels, marquera cet espoir impossible. Je m’arrête près de Tour, sur l’autoroute, pour prendre un café, manger un sandwich, me réveiller. Je poursuis mon chemin, je suis épuisée, mes yeux sont fatigués par ces vagues de sel ininterrompues. Arrivée à Niort, je cherche la direction. Je relis dans ma tête les indications que Philippe m’avait envoyées pour venir le rejoindre la première fois. Je reconnais tous les détails par rapport à ses mots. Plus j’approche de la Faute-sur-Mer, plus je craque. Plus je traverse seule tous ces repères, tous ces villages, plus je souffre. Cette route est en effet tellement remplie de souvenirs. Je suis tentée de m’arrêter prendre un café dans un village, mais vu la tête que j’ai, vu les yeux rouges gorgés de larmes, ces larmes que je ne retiendrai pas, même dans un café. Je préfère poursuivre, seule avec ma douleur. Je mets la musique pour chanter dessus et ne pas fermer les yeux. Je les ferme nécessairement très fort, très brutalement pour en faire jaillir les larmes qui m’empêchent de voir la route de façon nette. A un moment, j’écoute mes sanglots, je les reconnais, je les ai déjà entendus, mais où ? Quand ? De qui ? Rapidement, je me souviens que c’est Niels que j’entends lorsqu’il pleurait à très chaudes larmes. Il pleurait de la même façon. J’étais sa Maman, il pleurait comme moi. Je n’y avais jamais prêté attention car j’ai toujours pleuré à voix basse. Alors que là, seule dans ma voiture, je laisse ma douleur s’exprimer en toute liberté. J’arrive à l’Aiguillon, la petite ville juste avant celle de Geneviève. J’emprunte les mêmes raccourcis qu’avant. Je traverse le bras de mer par le pont sur lequel je revois Niels marcher, entamer une discussion joyeuse avec les pêcheurs. De l’autre côté du pont, c’est la Faute-sur-Mer. C’est là où il y avait la dernière fois un manège où Niels s’éclatait et un stand de tir où s’entraînait Benjamin sous le regard heureux de Philippe. 300 mètres plus loin, j’arrive chez Geneviève. Elle est surprise de me voir arriver si tôt. Il faut dire que je l’ai appelée dans la journée, lui disant que je venais de partir alors qu’en fait, j’avais quitté Dijon depuis plus de deux heures. Je savais qu’ainsi je lui épargnerai au moins deux heures d’inquiétude. Nous nous embrassons très fortement. Les repères, les souvenirs m’assaillent de toute part. Je ravale ma salive, je suis aussi venue pour remonter le moral de Geneviève qui craignait énormément cette période. Je ne veux pas craquer devant elle. Nous discutons beaucoup, de Philippe, évidemment, et de son mari qu’elle a perdu un mois à peine après son fils. Nous sommes les deux seules à pouvoir parler de la sorte, à pouvoir échanger de tels sentiments aussi profonds, ayant toutes les deux perdu notre amour et notre enfant dans un laps de temps similaire. Une seconde ou un mois, sur la vie d’un homme, la différence est bien maigre. On s’offre un apéritif, nous mangeons et je cours me coucher à neuf heures. Sept heures de route et d’attention, quatre à cinq heures de sanglots horriblement douloureux, des heures et des heures de recherche et d’attente incessantes de signes, se soldant continuellement par de la déception, tout cela vide, use. Je dors dans notre petit cocon d’amour de chaque vacances passées ici. Cette nuit est très correcte. Je me réveille souvent et parfois longtemps, mais mes pensées ne sont pas négatives, et je me dis que lorsque j’en aurai assez de penser, je m’endormirai, j’ai tout mon temps pour dormir. Le matin, après un petit déjeuner sympathique, je décide d’aller marcher en ville. Pas une seule fois je ne m’étais promenée seule dans cette ville. A Dijon, ou ailleurs, c’est plus facile, j’ai vécu sans Niels et sans Philippe pendant près de 27 ans. Donc dans tous les lieux où nous sommes allés ensemble, je les ai parcourus, seule ou accompagnée différemment de nombreuses fois avant. Alors qu’ici, tout, absolument tout est lié à Philippe. Ce restau où nous avons goulûment mangé une crêpe en amoureux, cette rue que l’on parcourait régulièrement pour acheter du pain, faire le marché, trouver des cartes postales. Cette salle de jeux où l’on faisait des bowlings avec Benjamin, où Niels conduisait sa première voiture. Cette plage où Philippe construisait inlassablement des châteaux de sable pour Benjamin qui prenait un malin plaisir à les détruire rapidement, où Niels a découvert la mer, les pâtés de sable, la première vague chavirante, les premières tasses d’eau salée. Tout, absolument Tout. Je retiens mes larmes, je regarde tous les petits bonhommes, je cherche désespérément Niels, je regarde les hommes, principalement ceux avec un chapeau, je cherche désespérément Philippe. A chaque carrefour, je rêve de les voir apparaître, de les retrouver. Nous sommes aujourd’hui le 21 février, cette date ne me heurte pas. Je sais que je serais venue la semaine dernière ou dans deux mois, l’émotion aurait été identique.