J’étais contente de savoir que nous abordions le week-end, loin des préoccupations du travail pendant deux jours. Mais je ne sais pas comment je vais l’occuper ce week-end. Seule ? Ou avec Pascal ? à Dijon ? Ou ailleurs? Je pense à ce qui m’a préoccupé toute la nuit. Hier soir, j’ai reçu un coup de fil d’une amie, Marie. Elle me parlait de cette période qui achève une année de souffrance. Elle présume et comprend que je puisse être mal. Elle-même craint cette journée du 21 février. Elle a peur de revivre ou ressentir ce même choc foudroyant. Je la rassure quant à mon état d’esprit. Le 29 janvier que je craignais s’est bien passé, alors pourquoi pas le 21 février ? Elle me trouve d’une incroyable sérénité qui ravive sa voix triste. Le soir, en me couchant, douloureusement du fait du badminton effréné de ce midi, je pense fatalement à cette date qui heurte tout le monde. Je constate que quelque part au fond de mon esprit cette échéance me touche aussi, bien évidemment. Alors j’ose enfin la mettre à plat, la prendre en considération et je sais qu’elle est la source de mon angoisse actuelle. Je me demande comment occuper cette journée qui sera un dimanche cette année. Je me dis qu’il ne me reste plus que 15 jours pour parvenir à éteindre cette bougie ardente. Et je réalise que c’est trop peu de temps pour y parvenir définitivement. A l’instar de ce que j’ai vécu à l’approche de la date d’anniversaire de Niels, je veux agir différemment. Je veux utiliser cette date fatidique pour compléter mon apprentissage de la sérénité, du souffle qui m’est nécessaire pour éteindre cette bougie. Je cherche comment symboliser ce week-end approchant. Je cherche quelle action symbolique mener pour atteindre la guérison encore plus vite. Agir, ne pas subir. Ainsi, je décide de prendre quelques jours de congés et traverser la France par une route bien particulière. Je veux, de cette façon, conjurer le sort, m’arrêter sur le lieu de l’accident pour le découvrir et le comprendre et surtout, souhaiter à Philippe et à Niels un bon anniversaire dans le nouveau monde dans lequel ils évoluent, dans lequel ils ont été emmenés ( Depuis quelques jours, je ne dis plus qu’ils sont partis, car ils n’ont rien choisi. Et depuis que j’utilise des mots plus adaptés, vrais, Philippe, dans mes rêves, n’est plus celui qui décide de notre séparation. Lorsque j’en rêve, et de façon fréquente ces temps-ci, nous ne vivons plus ensemble parce que c’est ainsi. Et il est vrai que dans certains de mes rêves, je lui reprochais ce choix qui ne me convenait pas. Or, désormais, ce reproche là, aussi, a disparu et il n’avait pas lieu d’être.) Donc samedi 20 février, je compte partir et aller chez Geneviève. Elle vit cette période très douloureusement et elle aimerait tellement m’avoir, moi, ou Violette, ou Benjamin, auprès d’elle. Je ne satisferai son désir intense qu’à moitié, car j’irai seule. Elle ne s’y attend pas encore et je sais qu’elle ne voudra pas me savoir seule sur cette route. Pourtant, c’est le choix que je fais. Je veux rouler au rythme de mes pensées, de mes larmes et peut-être de mon agonie. M’arrêter pour craquer complètement, sans regards, sans oreilles autres que les miennes. Peut-être ne verserais-je aucune larme? Je ne pars pas craintive. Ce périple, ce symbole ne peut que m’apporter du positif, il découle d’une pensée, d’une volonté saine. Il faut que je pose quelques jours à mon travail. Si mon patron me demande des détails, je sais qu’il va critiquer cette démarche, par crainte. Par crainte pour moi. Je pense aussi que mon entourage proche va me déconseiller cette traversée par peur que les événements se répètent. Mais je me prouve et me convaincs chaque jour que tout est unique, que la beauté et le plaisir ne peuvent être vécus deux fois de la même façon. C’est évidemment semblable pour l’horreur et la tristesse. C’est pour que cette conviction devienne irréfutable que je veux conjurer le sort, me rassurer et rassurer les autres. Et si j’ai un accident sur cette même route, je parle bien d’accident et non d’incident, cela me prouvera que j’ai tort, que je me trompe. Mais si c’est le cas, j’aimerais en mourir, non par déception de m’être trompée, cela va de soi, mais parce que l’acceptation de leur absence, qui est en bonne voie, n’est pas encore achevée. Je ne veux plus mourir, mais la mort ne me fait pas peur, et si j’y étais confrontée, je serais heureuse de partir les retrouver.