Je me trouve face à une alternative: rester de marbre, annihiler tout sentiment, tout souvenir à l’égard de cette boîte que je ne connais pas, laisser cet objet anonyme, vulgaire objet. Je sais que j’en suis capable, je l’ai déjà fait avec bon nombre de jouets, de mobilier de Niels et de Philippe. Ainsi, je m’épargne la douleur, les larmes, la tristesse. Ou bien, prendre réellement conscience que cette petite boîte de bois peint représente Niels, ce qu’il en reste. Rendre cet objet sensible, l’emplir de sentiments affectueux, et craquer, craquer, craquer. Je dois choisir, je réfléchis. A quoi servirait ma démarche, ma volonté plus que profonde, vitale, de libérer Niels de cette urne si je ne lui attribue aucun sentiment, aucune valeur, aucune croyance. Je ne souffrirai peut-être pas, mais je jetterai alors les cendres sans conviction, sans y croire, donc sans libération possible de ma part. Mon acte n’aurait plus de valeur, plus d’utilité, plus de symbolisme. J’opte donc pour la deuxième solution, m’attacher à cette urne et à ce qu’elle représente: Niels. J’enlève alors la boîte de son sac que je jette, je vérifie qu’elle ferme bien, je la regarde avec douceur, je lui trouve un aspect chaleureux, plein d’émotions, et je la pose délicatement sur mon foulard, dans le panier que je mets sur le siège arrière. Je lui parle souvent, non pas à la boîte, mais à Niels, à son esprit qui est enfermé dans cette boîte un tantinet douillette. Je m’y attache énormément. Durant la première étape de notre périple, j’emmène Niels avec moi et le pose dans notre chambre. J’ai très souvent envie de le prendre et de l’enlacer avec chaleur et amour, encore une fois, une dernière fois. Ce désir se concrétise par des larmes inlassables sur le chemin de la montagne. Je suis triste, mais je suis heureuse de ces sentiments. Trop heureuse, d’ailleurs, car je n’ai plus hâte d’être à demain. Me séparer de ces sentiments, m’éloigner de cette proximité. C’est finalement moins urgent. La souffrance, bien que présente, est loin d’être telle que je l’imaginais. Cette souffrance devient une compagnie agréable. Nous venons d’atteindre le refuge à pied, chaussés de raquettes pour cette marche de 3/4 d’heure dans la neige. Le pied réagit très bien à ce premier test, la hanche pas trop mal, le souffle moins et l’énergie s’estompe. Je pense à Niels que je vais libérer et que je porte contre mon ventre. Ce n’est plus de la poudre que je vais disperser, ce n’est plus une enveloppe charnelle réduite à de la cendre que je vais disséminer, c’est l’esprit de Niels auquel je vais dire au revoir. Afin que cette démarche reste un symbole positif, un adieu plaisant, à Unico, tout à l’heure, nous avons acheté une boîte de foie gras pour se faire plaisir et faire un clin d’oeil à Philippe en lui donnant en offrande, et une demi bouteille de champagne pour trinquer à l’aventure de Niels et de Philippe, que je souhaite belle. On trinquera, si le cœur nous en dit évidemment, à la Croix des Ramées. Je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi fort, d’aussi beau, d’aussi positivement puissant.