Une semaine de découverte mutuelle durant laquelle Pascal découvre une fille certainement moins cool, plus livrée à elle-même, donc, dont la nature profonde apparaît plus clairement, plus désagréablement. Parallèlement à ces désagréments, j’avance intérieurement sur ce chemin qui ne concerne que moi, celui de l’acceptation. J’ai réalisé que dans quelques mois mon drame allait atteindre ses Deux ans. Cette durée m’a heurtée de plein fouet. Cela fera Deux ans que je vis entre parenthèses, que ce drame fonde les bases de mon quotidien. C’est long, c’est beaucoup trop long. Il faut en effet que je cesse de vivre au quotidien avec ce passé révolu, que je cesse de le vouloir au présent. Je sais que c’est la seule solution, mais je n’arrive pas à mettre un trait dessus. Je n’ai pas envie d’atteindre cette date, de réaliser que ce passé si présent est pourtant déjà si vieux. Cette nuit, j’ai rêvé de Niels. Je le voyais courir, rire. Je lui faisais de gros câlins tendres. J’étais heureuse de le voir déambuler avec une telle maîtrise. Son décès n’apparaissait nullement. Dès mon réveil matinal sous la tente, la réflexion a repris son cours. Pourquoi Niels apparaît-il naturellement, sans l’évocation d’un manque. Je suis heureuse de l’avoir vu, mais instantanément son absence me heurte, les premières larmes de la journée coulent doucement. Dans la voiture, je réfléchis à ce rêve, puis à ma réaction. Et je comprends la présence naturelle de Niels. Son absence au quotidien est réelle. Cette absence, dans l’utopie d’une présence avenir, symbolise son existence présente. Donc dans mes rêves, son absence ne peut exister. Je transforme la réalité en caractérisant l’existence de Niels par son absence. Je lui donne une forme, donc une réalité. Mes rêves me signifient aussi que je vis dans le passé en animant des instants de mon passé avec mes amis d’une époque elle aussi révolue. Je suis en pleine nature et je rêve de Gaëlle, de ses parents, d’autres souvenirs pas très clairs au réveil, mais que je ressens comme propres à mon passé. Parallèlement, je rêve aussi de mon avenir proche, de ma rencontre avec mon chirurgien, de ma prochaine intervention qui ne m’inquiète plus. Un peu d’avenir, beaucoup de passé, mais rien de présent. Je ne profite pas de ce que je vis aujourd’hui, pourtant, c’est fabuleux. J’en prends conscience, donc j’y travaille ardemment. Ce travail est brutal, mais il ne faut pas que j’agisse en fainéante. Tant pis pour la douleur, tant pis pour les bobos, tant pis pour les larmes qui coulent. Je ne veux pas réaliser, un jour, 3, 4, ou 5 ans après mon drame, que je vis encore et toujours avec mon passé. Mon édifice se doit d’être présent. Alors je cherche des mots, des images qui pourraient provoquer ce déclic absolument nécessaire, cette acceptation irrévocable. Ne plus vivre avec le poids de leur absence au quotidien. Ne plus se dire devant un paysage magnifique: «je ne pourrai jamais t’emmener là, Niels. Je n’aurai jamais l’occasion de Te faire ni de Vous faire découvrir ce paradis». Ne plus vivre avec cette Absence qui prend figure humaine, qui occupe une place telle, que je n’existe plus au présent. Stoooop!!! Alors j’observe la nature, j’essaye d’en tirer des leçons. La nature a une telle emprise harmonieuse sur moi, elle dégage une telle force, que je dois pouvoir y trouver la solution. Je me dis que je suis devant ce spectacle avec Pascal, si Philippe et Niels vivaient toujours, je ne serais pas là, alors il faut que j’en profite. Ma vie a pris un tournant. Ma vie est telle une rivière. Avant ce coude que j’emprunte, il y avait une autre rivière qui suivait son cours à mes côtés. Avant ce coude, ma rivière a donné naissance à un petit cours d’eau, fluet, tout petit. Ce petit ruisseau s’est tari, la rivière qui accompagnait la mienne s’est tarie, elle aussi. Mon cours d’eau, lui, ne s’est pas éteint, il continue à parcourir les reliefs. Les arbres donnent eux aussi des arbrisseaux. Certains ne parviennent pas à l’âge adulte, du fait du manque d’eau, d’une maladie, d’un feu engendré par un homme ou par la nature. L’arbre mère a résisté au feu ou à la sécheresse et il poursuit son évolution, pendant des siècles ou des millénaires, tels ces séquoias majestueux. Il ne pleure pas son rejeton, il continue à pousser et à égrener. Ces êtres chers ont fait partie de ma vie à un moment donné. Ma vie continue, la leur s’est arrêtée à un autre moment de ma vie. C’est la nature même de la vie. Chérir leur absence au point de leur donner vie est une erreur monumentale, c’est contre nature. J’ai conscience de tout cela depuis des mois, mais une partie de mon esprit refuse d’appliquer cette évidence. Et c’est malheureusement la partie la plus enfouie dans le dédale de chambres de notre cerveau. C’est celle qui fait la différence entre l’homme et la rivière. Ce n’est pas pour autant qu’elle doit dominer. Avant d’être un esprit malin, complexe, nous sommes membres à part entière de la nature. Donc, avant de suivre les lois de l’esprit tortueux, nous devons adopter les lois de la nature. Et la nature me dit que ma vie continue, que derrière moi, avec moi, il y avait Niels et il y avait Philippe, tout comme il y a eu mon Père, tout comme il y a eu mes amis que je ne vois plus, mes jouets, mes mobylettes, mon enfance, mon adolescence, qui ont participés à chaque étape de ma vie, de ma construction, mais qui ne sont plus. Chaque jour de ma vie m’a apporté quelque chose, chaque personne que j’ai rencontrée à grossi ma rivière d’une pierre. Je ne les pleure pas pour autant. Pourtant, elles ne sont plus, non plus. Certes, mon cœur a été consciemment touché par l’intervention de Philippe et de Niels dans ma vie. Mais qu’est-ce que le cœur ? Si ce n’est encore une chambre de l’esprit, et l’esprit, une poussière de la nature. La boucle est bouclée. La nature devra avoir raison de mon esprit. S’il ne se pliait pas à ses lois, cela signifierait que je suis un rebut de la nature, un parasite de la nature. Moi qui ressens une harmonie parfaite face au spectacle de la nature, cette dernière éventualité ne peut me correspondre. Je la refuse même catégoriquement. C’est pourquoi, ces derniers jours , je me bats d’arrache pied pour vivre, apprécier et contrôler ce tournant de ma vie. Il faut que je profite de tout ce que j’ai appris et de ce tournant pour lui donner la direction que je désire. Que toutes ces vérités, toutes ces belles philosophies cessent d’être théoriques. Je comprends réellement, pour la première fois une des phrases que j’ai lue et que j’avais d’ailleurs annotée de Paolo Coelho dans la Cinquième Montagne: «la seule chance que nous offre une tragédie: celle de reconstruire notre vie». Son sens profond s’éclaircit soudainement. Je me visualise en plein dans le virage de ma vie. Je pense avoir l’esprit, l’énergie et l’âge pour reconstruire complètement ma vie. Je n’ai rien, je n’ai plus rien donc je suis totalement libre. Et je ne veux pas, un jour, regretter de ne pas en avoir profité.

Je me rappelle, soudain, la réaction des infirmières lorsque j’étais sur le point de quitter le centre de rééducation. Elles me disaient qu’elles pensaient que j’allais tout plaquer et partir. Aujourd’hui, j’aimerais leur répondre que si c’était le cas, ce choix serait mûrement réfléchi pour ne pas être une fuite et pour être utile, car voulu. Il faut maintenant que je m’attelle profondément à mes envies. Que faire pour profiter de ce tournant, comment organiser ma liberté, de quoi remplir mon existence ? Je réfléchis depuis quelques minutes à tout ce que je viens de découvrir, à tout ce qui vient de me percuter et je me demande si en effet, je veux tout plaquer et partir, ou bien vivre simplement en profitant réellement de chaque instant, ou encore, me fixer des buts et tout faire pour y parvenir (devenir arriviste, en quelques sortes. Beuh) ou plus simplement adopter une ligne de conduite, peut-être nouvelle ou différente. Soudainement, je me sens en possession d’un véritable trésor, celui de pouvoir donner une orientation choisie à ma vie. C’est bien la première fois que je me sens si partie prenante dans ma propre vie. Sentir le pouvoir de choisir son chemin. Je sais que je suis en possession de toutes les pièces de ce puzzle. A moi de prendre le temps nécessaire de les associer et de leur trouver la forme idéale. Un tel chemin ne se choisit pas à la légère. Dieu seul (si tant est qu’il existe) sait aujourd’hui où cela me mènera.